Nationale 4

Je suis de cette route.
Elle m’habite autant que je la parcours.
Photographier la Nationale 4, c’est revenir à ce qui fonde, blesse et relie.
C’est accepter de ne pas finir.
La route continue, et je continue avec elle.

La Nationale 4 est une ligne.

Une ligne qui traverse le paysage, mais aussi la mémoire.
Elle relie, elle sépare, elle s’étire, elle insiste.
Elle n’est jamais seulement une route : elle est une frontière, une cicatrice, une promesse, un souvenir qui ne s’efface pas.
Elle a vu passer les armées, les touristes, les travailleurs, les fuites, les retours.
Elle a été cordon vital, voie de liberté, chemin étroit vers le sud, vers l’ailleurs, vers une idée du monde plus large que les collines.
Elle porte l’odeur de l’essence, du gravier chauffé au soleil, du café tiède servi derrière une vitre embuée au bord d’une station-service.
Elle sait les fêtes nocturnes, les néons fatigués, les routiers en veille, les amours de passage et les promesses sans lendemain.
Et puis, elle connaît la brûlure.
La lumière trop vive d’un jour d’août.
Le feu qui défigure, la stupeur, la perte, les noms qu’on prononce encore avec retenue.
Ici, la route n’est plus une route : elle devient blessure.
Une blessure qui ne se referme pas vraiment.
Alors, marcher le long de la N4, c’est suivre une veine ouverte.
C’est avancer dans une histoire qui n’a pas fini de se dire.
Je la photographie comme on prend note : lentement, frontalement, en laissant venir ce qui se tient juste devant, sans détourner le regard.
Le noir et blanc fixe la respiration des choses simples : un fossé, un mur, un réverbère, une façade qui attend.
La couleur revient par éclats, comme les pierres levées au bord d’un chemin, comme les panneaux qui disent : ici commence quelque chose, ici vous traversez.

La route continue, et avec elle le regard.