Les spectres du tabac,

Balade sur la Semois.

La vallée se réveille toujours lentement.
La brume y a ses habitudes, la rivière ses silences, et la terre, cette patience sombre qui n’appartient qu’aux lieux oubliés des grandes routes. Dans ce pli du monde — la Vallée de la Semois — le tabac avait trouvé refuge.

On ne sait plus très bien qui fut le premier à enfouir une graine dans ce sol ardennais. Peut-être un homme revenu de loin, peut-être un pauvre cherchant une plante qui rapporterait plus que le seigle. Toujours est-il que la feuille prit. Droite. Entêtée. Comme si elle reconnaissait enfin un climat à sa mesure : des étés brefs, des nuits fraîches, une humidité qui s’attarde.

Le tabac de la Semois n’a jamais été docile.
Ses feuilles sont épaisses, nervurées comme des mains usées. Elles sentent la forêt, la pluie retenue, parfois une amertume presque animale. On les cueillait lentement, une à une, avec ce geste précis qui ne s’apprend qu’en regardant faire les anciens. Puis on les suspendait dans les séchoirs, hauts et sombres, où le temps devenait l’unique maître. Là, le vert s’effaçait, le brun s’installait, et l’air faisait son œuvre, sans hâte.

Ces bâtiments faisaient partie du paysage comme les méandres de la rivière.
Des carcasses de bois et de pierre, ajourées pour laisser passer le vent. L’été, ils sentaient la feuille fraîche. L’hiver, le froid et la poussière. À l’intérieur, le tabac séchait au-dessus des repas, des disputes, des silences. Il absorbait tout. Les voix. La fumée du feu. Les années.

Puis le monde accéléra.
Les normes, les machines, les tabacs venus de loin. Ici, on cultivait trop lentement, trop petit, trop à la main. Les champs se vidèrent. Les gestes se perdirent. Un à un, les séchoirs furent fermés, cloués, abandonnés.

Aujourd’hui, ils tiennent encore debout, mais à peine.
Les planches se tordent. Les toits s’effondrent. La ronce entre par les fenêtres. Par grand vent, ils gémissent comme s’ils tentaient de se souvenir de leur utilité passée. Ce sont des ruines sans gloire, ignorées des cartes, mais pleines d’un silence épais.

Et pourtant, quand l’automne revient et que la brume descend trop bas, il arrive que l’air porte encore une odeur familière.
Une odeur sèche, âpre, presque chaude. Ceux qui la reconnaissent savent que ce n’est pas un simple parfum : c’est la fin d’une histoire qui refuse de disparaître tout à fait.

Dans la vallée de la Semois, le tabac ne fume presque plus.
Mais ses séchoirs en ruine continuent de veiller.
Comme des poumons vides.
Comme la mémoire d’un feu qui, longtemps, a tenu tête au temps.

Pour aller plus loin sur la route du tabac dans la vallée de la Semois quelques adresses et site web.

https://visitwallonia.be/fr-be/content/atelier-et-musee-du-tabac?utm_source=chatgpt.com&cookie_lang=fr-be

Producteurs / ateliers artisanaux

  • Gaëtane et Vincent Manil – Tabac Semois
    Petit producteur artisanal à Corbion-sur-Semois, dans la province de Luxembourg (Belgique). Ils produisent du tabac traditionnel et présentent aussi un petit atelier/« musée du tabac ». 
    Adresse : Rue du Tambour, 10, 6838 Corbion/Semois
    Téléphone : +32 61 46 81 29 (sur rendez-vous) 
  • Maison Martin – Tabac de la Semois
    Atelier de production artisanale situé à Bohan-sur-Semois, connu pour le tabac traditionnel (pour pipe, cigarettes ou cigares). 
    Adresse : Rue de France 1, 5550 Vresse-sur-Semois (Bohan est un village de Vresse-sur-Semois).
    Téléphone : +32 61 50 01 58

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